Albert Lebrun incarne la figure du républicain modéré pris dans les tempêtes du XXe siècle. Major de Polytechnique et ingénieur des mines avant de se lancer en politique, il gravit tous les échelons de la République pour devenir le dernier président de la IIIe, celui qui vit basculer la France dans l'abîme de la défaite de 1940 et l'avènement du régime de Vichy.
Né le 29 août 187, après la guerre de 1870, Albert Lebrun grandit en Lorraine dans une famille de cultivateurs. Élève brillant au lycée national de Nancy, il entre à l'École polytechnique où il sort major de sa promotion, avant de répéter cette performance à l'École nationale supérieure des mines de Paris. De 1893 à 1898, il exerce comme ingénieur des mines à Vesoul puis à Nancy, carrière qu'il interrompt pour se consacrer à la vie publique. Son engagement politique débute en 1898 avec son élection au conseil général de Meurthe-et-Moselle, puis en 1900 comme député du même département. Membre de l'Alliance républicaine démocratique, il se positionne comme un républicain conservateur, fidèle de Georges Clemenceau puis de Raymond Poincaré.
Ministre des Colonies entre 1911 et 1912, puis de nouveau en 1913-1914, il occupe brièvement le portefeuille de la Guerre en 1913 avant de devenir ministre des Régions libérées de 1917 à 1919, en pleine reconstruction après la Grande Guerre. En 1920, il quitte la Chambre des députés pour le Sénat, où il représente Meurthe-et-Moselle. Sa maîtrise des dossiers techniques et son profil consensuel lui valent d'être élu président du Sénat en 1931. L'assassinat de Paul Doumer en mai 1932 propulse Albert Lebrun à la présidence de la République, fonction pour laquelle il est élu avec une large majorité par le Congrès.
Son premier mandat présidentiel, de 1932 à 1939, est marqué par une instabilité gouvernementale chronique, la crise du 6 février 1934 qui le contraint à former un gouvernement d'union nationale, puis l'arrivée au pouvoir du Front populaire en 1936, avec Léon Blum à la tête du gouvernement. Réélu en avril 1939, il devient le premier président de la IIIe République depuis Jules Grévy en 1885 à obtenir un second mandat. Mais la guerre éclate en septembre 1939, et la débâcle militaire de mai-juin 1940 le place face à un dilemme tragique. Il nomme le maréchal Philippe Pétain à la présidence du Conseil, lequel signe l'armistice avec l'Allemagne nazie le 22 juin 1940. Albert Lebrun, favorable à la poursuite du combat en Afrique du Nord, assiste impuissant à la fin de la République. Le 11 juillet 1940, les parlementaires votent les pleins pouvoirs à Pétain, mettant fin de fait à la présidence de Lebrun, qui ne démissionne jamais officiellement.
Albert Lebrun épouse Marguerite Nivoit le 1er novembre 1902. Le couple a deux fils et une fille. Marguerite Lebrun, femme discrète et pieuse, accompagne son époux dans ses fonctions officielles sans jamais rechercher la lumière médiatique. La famille réside principalement à Paris durant les mandats présidentiels, tout en conservant un attachement profond à la Lorraine natale. Homme de foi catholique, Albert Lebrun mène une vie austère, marquée par un sens du devoir rigoureux et une simplicité de mœurs qui tranche avec les fastes habituels de la fonction présidentielle. Passionné de sciences et de technique, il cultive toute sa vie un intérêt pour les questions industrielles et minières, héritage de sa formation d'ingénieur.
Après la guerre, retiré de la vie publique, il ne cherche ni à revendiquer son mandat interrompu, ni à jouer un rôle politique dans la IVe République naissante. Il vit retiré dans une grande discrétion, refusant toute polémique sur les événements de 1940. Charles de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire, ne le consulte jamais pour la transition institutionnelle, préférant tourner la page du régime défunt. Albert Lebrun s'éteint en 1950 dans une relative indifférence, alors que la France reconstruit ses institutions sur de nouvelles bases.
Albert Lebrun meurt le 6 mars 1950 à Paris, à l'âge de soixante-dix-huit ans, des suites d'une pneumonie aiguë. Ses funérailles se déroulent dans l'intimité familiale, sans cérémonie nationale. Aucun hommage officiel de la République n'accompagne sa disparition, signe de l'effacement progressif de la mémoire de la IIIe République dans la France d'après-guerre. Le général de Gaulle, alors retiré de la vie politique active, ne fait aucune déclaration publique. La presse de l'époque consacre quelques articles sobres à cet homme d'État dont le destin fut de présider aux heures les plus sombres de la République française.
Albert Lebrun est inhumé au cimetière de Mercy-le-Haut, son village natal en Meurthe-et-Moselle, région à laquelle il demeura fidèle toute sa vie. La Lorraine représente pour lui le symbole de la résilience française face à l'occupation prussienne de 1870, thème central dans la construction de son identité politique. Durant ses mandats présidentiels, il réside au palais de l'Élysée à Paris, tout en effectuant régulièrement des séjours dans la résidence présidentielle de Rambouillet. Après 1940, il s'installe à Vizille dans l'Isère, où il est placé en résidence surveillée par les autorités de Vichy avant son enlèvement par les Allemands en 1943.