Boris Pasternak, poète, romancier, fut l’homme qui, au cœur du XXe siècle soviétique, choisit de rendre visible l’invisible humain, la tendresse, la spiritualité, les doutes intimes, là où le régime imposait l’idéologie collective. Son roman Le Docteur Jivago devint un acte de dissidence silencieuse, lui valant le Nobel en 1958 qu’il dut refuser sous la pression, mais qui révéla au monde la fracture entre l’art libre et le pouvoir oppressif.
Boris Pasternak grandit dans un milieu artistique privilégié à Moscou, fils du peintre post-impressionniste Leonid Pasternak et de la pianiste Rosa Kaufman. Formé initialement à la musique (composition et théorie pendant six ans), il abandonne cette voie pour la philosophie, étudiant à l’université de Moscou puis à Marburg en Allemagne en 1912. La Première Guerre mondiale le dispense physiquement du service militaire ; il travaille alors dans une usine chimique dans l’Oural. Après la Révolution de 1917, il occupe un poste modeste à la bibliothèque du commissariat à l’éducation. Sa carrière littéraire décolle dans les années 1910-1920 avec des recueils poétiques modernistes comme Ma sœur la vie (1922), influencés par le symbolisme et le futurisme, mais marqués par une sensibilité lyrique unique. Il se lie à des figures comme Marina Tsvetaeva et Vladimir Maïakovski, tout en traduisant massivement Shakespeare, Goethe et Schiller – des travaux qui le font vivre et lui assurent une reconnaissance discrète. Dans les années 1930-1940, sous Staline, il évite les purges en se concentrant sur la traduction, mais reste marginalisé pour son refus d’adhérer au réalisme socialiste.
Le tournant arrive avec Le Docteur Jivago, écrit entre 1945 et 1955, un roman épique sur la Révolution et la guerre civile vu à travers le prisme intime d’un médecin-poète. Censuré en URSS, il est publié en Italie en 1957 et devient un best-seller mondial. En 1958, le Nobel de littérature récompense « ses importantes réalisations dans la poésie lyrique contemporaine et dans la tradition épique russe ». La campagne de diffamation soviétique le force à décliner le prix par télégramme. Malgré cela, il continue d’écrire des poèmes jusqu’à sa mort, influençant les dissidents futurs comme Soljenitsyne. Sa trajectoire illustre la tension entre création libre et censure d’État, faisant de lui un symbole de résistance culturelle.
La principale controverse entoure le refus forcé du prix Nobel de littérature 1958. Annoncé le 23 octobre 1958, le prix provoque une campagne virulente en URSS : Pasternak est exclu de l’Union des écrivains, accusé de « trahison » et menacé d’expulsion. Des lettres collectives le condamnent (souvent sans avoir lu le livre), popularisant la phrase ironique « Je n’ai pas lu Pasternak, mais je le condamne ». Il décline le prix le 29 octobre par peur pour sa famille et sa sécurité. Conséquences : isolement accru, surveillance KGB renforcée, et discrédit international pour l’URSS. En 1989, son fils Evgueni accepte la médaille Nobel à Stockholm au nom de son père.
Boris Pasternak naît dans une famille juive assimilée et cultivée de Moscou, convertie à l’orthodoxie. Son père Leonid, peintre renommé (portraits de Tolstoï, Rilke, Rachmaninoff), et sa mère Rosa, ancienne pianiste concertiste, imprègnent l’enfance d’art et d’intellectualité. Il a un frère cadet Alexandre et deux sœurs, Josefina et Lydia (qui émigrent en Allemagne puis en Angleterre). Une confusion fréquente entoure sa date de naissance : en Russie tsariste, on utilisait encore le calendrier julien (29 janvier 1890), qui correspond au 10 février dans le calendrier grégorien moderne adopté partout aujourd’hui ; une erreur de conversion récurrente en français (parfois 22 février) circule encore sur certains sites, mais les sources internationales fiables confirment unanimement le 10 février.
Il a été marié deux fois : d’abord avec Evguenia Lurie (1922-1931, divorce), puis avec Zinaïda Neuhaus (1934 jusqu’à sa mort), musicienne et fille du pianiste Heinrich Neuhaus. Il a deux fils : Evgueni (né 1923, de Evguenia) et Leonid (né 1938, de Zinaïda). Une relation passionnée tardive avec Olga Ivinskaïa (éditrice, modèle de Lara dans Jivago) marque ses dernières années ; elle est emprisonnée deux fois pour cette liaison. Passionné de musique (piano), de philosophie et de nature, il vit retiré à Peredelkino, sa datcha devenant refuge. Il affronte la maladie (cœur fragile, cancer) avec résilience, continuant à écrire malgré la persécution.
Ses amitiés littéraires incluent Marina Tsvetaeva (correspondance intense) et Rainer Maria Rilke (rencontre en 1906 via son père). Il défend l’art libre contre le conformisme soviétique, sans militantisme politique direct, mais par ses écrits. Pas d’engagements associatifs formels ni philanthropie connue, mais une conviction humaniste et chrétienne profonde (influence tolstoïenne), refusant le matérialisme dialectique. Il incarne la résistance passive de l’intellectuel face au totalitarisme, inspirant les dissidents ultérieurs. Pas de religion publique affirmée, mais une spiritualité poétique marquée dans Jivago.
Boris Pasternak meurt le 30 mai 1960 à 70 ans dans sa datcha de Peredelkino, près de Moscou, des suites d’un cancer du poumon aggravé par une faiblesse cardiaque et des hémorragies internes. Affaibli par des années de stress et d’isolement post-Nobel, il s’éteint entouré de sa famille. Les autorités soviétiques minimisent l’événement (petit avis dans la Literary Gazette), mais des milliers d’admirateurs bravent la surveillance KGB pour assister aux funérailles le 2 juin. Il y eu une lecture de son poème « Hamlet » (extrait de Jivago) lors de la cérémonie.
Pasternak est enterré au cimetière de Peredelkino, dans la banlieue de Moscou, lieu discret devenu site de pèlerinage littéraire. Sa datcha à Peredelkino (où il vécut de 1936 à sa mort) est aujourd’hui un musée dédié à sa vie et son œuvre. Né et formé à Moscou, il reste profondément attaché à la Russie malgré les persécutions, refusant l’exil. Peredelkino symbolise son refuge créatif et son exil intérieur sous le régime soviétique.