Yves Klein, artiste français né le 28 avril 1928 à Nice et mort le 6 juin 1962 à Paris, est l'une des figures majeures de l'avant-garde européenne d'après-guerre. Fils de deux peintres, judoka ceinture noire 4e dan, fondateur de l'International Klein Blue, il condense en huit ans de carrière une oeuvre qui traverse la peinture monochrome, la performance, le vide et l'immatériel. Il meurt à trente-quatre ans, deux mois avant la naissance de son fils.
Yves Klein naît au 15 rue Verdi à Nice, dans l'appartement de ses grands-parents maternels. Son père, Fred Klein (1898-1990), est un peintre figuratif néerlandais né à Bandung, en Indonésie. Sa mère, Marie Raymond (1909-1988), est une peintre abstraite niçoise dont les salons parisiens, tenus de 1946 à 1954, réunissent le milieu des arts et accueillent des talents émergents comme des personnalités établies. Elle collabore régulièrement avec le magazine néerlandais Kroniek van Kunst en Kultuur et obtient en 1956 une importante rétrospective au Stedelijk Museum d'Amsterdam. Yves grandit entre Paris, où la famille possède un appartement à Montparnasse, et Nice, où il passe ses étés chez sa tante Rose Raymond-Gasperini, fervente catholique dont l'influence marque durablement sa vie spirituelle. Mauvais élève, renvoyé de plusieurs établissements, il se découvre adolescent une passion pour le judo et la musique.
Initié au judo à Nice, Klein part en 1952 pour le Japon avec l'intention d'y devenir judoka professionnel. Il obtient une ceinture noire 4e dan au Kodokan de Tokyo, l'institution de référence mondiale de la discipline. De retour en France en 1954, ses démêlés avec la Fédération française de judo anéantissent ses espoirs professionnels. Il enseigne néanmoins le judo dès le début de l'année 1955 à l'American Students and Artists Center du boulevard Raspail à Paris, et maintient cette activité jusqu'à fin 1959. Le judo n'est pas pour lui un simple passé sportif. En 1960, il écrit : "En judo, on m'a appris à atteindre la perfection technique pour mieux la déjouer ; à être constamment en position d'afficher cette maîtrise à tous mes adversaires, et ainsi, bien qu'ils sachent tout, de conquérir quand même." (Klein, "Naturemétrie", 1960).
Avant son retour du Japon, Klein séjourne à Madrid en 1951 pour y étudier l'espagnol. Il y travaille chez l'encadreur Robert Savage, apprend la dorure à la feuille d'or et réalise ses premières oeuvres monochromes sur papier et carton. En 1954, il publie à La Louvière (Belgique), aux éditions de Montbliart, Yves Peintures, un livre d'artiste composé de planches monochromes de couleurs variées reproduisant par anticipation des tableaux encore inexistants. Sa première exposition personnelle a lieu en octobre 1955, au Club des Solitaires à Paris : il y présente des monochromes orange, vert, rouge, jaune, bleu et rose, exécutés au rouleau pour effacer toute trace de touche personnelle. La critique est peu réceptive. Un monochrome soumis au Salon des Réalités nouvelles est refusé. Lors de ce vernissage du 15 octobre 1955, il rencontre le critique d'art Pierre Restany, avec qui il collabore dès lors jusqu'à sa mort.
En janvier 1957, Klein présente à la galerie Apollinaire de Milan dix tableaux en bleu outremer, rigoureusement identiques en ton, valeur, proportion et format. Il explique lui-même la logique de cette démarche : exposer des monochromes polychromes en 1956 à la galerie Allendy avait révélé que le public "recréait des éléments décoratifs" à partir de leurs relations mutuelles, au lieu de percevoir la couleur seule. L'exposition milanaise, en imposant l'identité absolue entre les toiles, contraint le regard à l'expérience pure de la couleur (Klein, ZERO, 1958). La même année, Klein collabore avec le chimiste et fabricant de couleurs Edouard Adam pour mettre au point un liant fixateur qui préserve la luminosité du pigment bleu outremer sans en altérer la texture. Ce procédé donne naissance à l'International Klein Blue (IKB), qu'il dépose comme formule en 1960. Klein pose lui-même les termes de sa philosophie : "Les couleurs habitent seules l'espace, tandis que la ligne ne fait que le traverser et le labourer. La ligne traverse l'infini, tandis que la couleur est l'infini." (Klein, ZERO, 1958). La série des expositions monochromes bleues se poursuit à Düsseldorf, Paris et Londres entre 1957 et 1958. La galerie Iris Clert à Paris devient le lieu central de sa reconnaissance. Iris Clert décrit ainsi leur première rencontre, en octobre 1956 : "Un jeune homme sportif entra, avec un beau sourire franc et de grands yeux noirs qui regardaient droit dans les yeux. Je suis Yves Klein, dit-il. Il tenait dans sa main une petite table orange, toute lisse, comme un morceau de mur. Ce n'est pas une peinture ! dis-je. Si, c'est une proposition monochrome." (Iris Clert, catalogue Pompidou, 1983).
En 1958, à la galerie Iris Clert, Klein présente Le Vide : des salles entièrement vides, badigeonnées de blanc, proposant l'expérience de l'espace pictural pur. En 1960, il publie dans le journal Dimanche la photomontage Le Saut dans le vide, qui le montre plongeant d'un premier étage rue Gentil-Bernard à Fontenay-aux-Roses. La même année, le 9 mars 1960, il présente à la Galerie Internationale d'Art Contemporain les Anthropométries de l'époque bleue : des modèles nus, enduits d'IKB, impriment leurs corps sur des toiles blanches sous sa direction, devant un public en tenue de soirée, sur fond de Symphonie Monoton-Silence. Klein explique la genèse de ce travail : les modèles "s'étaient roulées dans la couleur" d'elles-mêmes, comme une initiative spontanée, et "avec leurs corps avaient peint mes monochromes. Elles étaient devenues des pinceaux vivants." (Klein, "Naturemétrie", 1960). Le smoking qu'il porte lors de ces séances n'est pas un accessoire : "Mes mains restaient propres. Je ne me salissais plus avec de la peinture, pas même le bout des doigts. L'oeuvre s'achevait devant moi." (ibid.). Il fonde la même année, avec Pierre Restany, le mouvement du Nouveau Réalisme.
Entre 1960 et 1962, Klein développe trois nouvelles séries. Les Peintures de feu, réalisées avec des lance-flammes industriels sur des supports variés, cherchent l'empreinte directe du feu. Les Cosmogonies utilisent la pluie, le vent et les végétaux comme agents naturels de la marque : "J'expose ma toile à la pluie fine du printemps, et c'est fait. J'ai capturé la trace de la pluie !" (Klein, "Naturemétrie", 1960). Les Monochromes or engagent la feuille d'or comme passage vers l'absolu, technique apprise chez Robert Savage à Madrid dix ans plus tôt. En 1961, il conçoit avec l'architecte Werner Ruhnau un projet d'"architecture de l'air" destiné à tempérer le climat de vastes régions à ciel ouvert, permettant de vivre nu en plein air.
La démarche de Klein suscite des résistances durables dans le milieu artistique parisien des années 1950. L'exposition du Vide en 1958 est perçue par une partie de la critique comme une imposture. Iris Clert reconnaît dans ses mémoires avoir dû "subir les quolibets et affronter les calomnies de l'intelligentsia artistique de l'époque" pour soutenir son travail. La dimension mystique de sa personnalité, son appartenance à la Rosicrucian Society d'Oceanside, sa dévotion affichée pour sainte Rita, patronne des causes désespérées, son goût des costumes de l'ordre des Archers de Saint-Sébastien, alimentent des jugements défavorables qui retardent la reconnaissance sérieuse de son oeuvre. En mai 1962, la projection à Cannes du film documentaire Mondo Cane de Gualtiero Jacopetti provoque une crise aiguë : une anthropométrie filmée les 17 et 18 juillet 1961 y est intégrée dans un montage dérisoire, la bande sonore de la Symphonie Monoton-Silence remplacée par une chanson populaire, et Klein désigné comme "peintre tchécoslovaque". La projection lui provoque le 12 mai 1962 un premier arrêt cardiaque.
Yves Klein grandit dans un milieu entièrement voué à l'art, mais ne s'y engage pas immédiatement. Sa tante Rose Raymond-Gasperini, chez qui il passe ses étés à Nice, est une catholique fervente dont l'influence nourrit une dimension mystique durable. Klein adhère à la Rosicrucian Society d'Oceanside, est membre de l'ordre des Archers de Saint-Sébastien et voue une dévotion particulière à sainte Rita. Cette architecture spirituelle n'est pas séparable de son oeuvre : il se définit lui-même en 1960 comme "un vrai chrétien qui croit en la résurrection des corps, en la résurrection de la chair". La foi en l'immatériel et la pensée de la survie spirituelle traversent ses écrits comme ses gestes artistiques.
Klein entretient des liens étroits avec l'artiste Arman (Armand Fernandez), qu'il connaît depuis Nice. Il est le parrain du fils d'Arman, et c'est chez Arman que Rotraut Uecker, jeune fille au pair allemande, arrive en 1957 à Nice avant de rencontrer Klein. Le critique d'art Pierre Restany, rencontré au vernissage d'octobre 1955, devient son complice intellectuel et cofondateur du Nouveau Réalisme. Le sculpteur suisse Jean Tinguely collabore à plusieurs projets. Iris Clert rappelle que "toutes les démonstrations les plus frappantes étaient le fruit de notre complicité, rejointe par Jean Tinguely et Norbert Kricke", le sculpteur allemand avec qui Klein conçoit l'opéra de Gelsenkirchen. Klein sait aussi s'appuyer sur la galerie de Robert Godet, chez qui les premières Anthropométries sont présentées en privé au printemps 1958, avant la séance publique de 1960.
Rotraut Uecker, née en 1938 à Rerik, en Allemagne, est la soeur du sculpteur Günther Uecker. Elle arrive à Nice en 1957 pour travailler comme jeune fille au pair chez Arman, après avoir été "hypnotisée", dit-elle, par un monochrome bleu lors d'une exposition à Düsseldorf. Elle rencontre Klein chez Arman, s'installe avec lui rue Campagne-Première à Paris, et devient son assistante, modèle et muse. Elle participe à la création de certaines oeuvres. "Ces quatre ans ressemblaient à cent, déclare-t-elle en 2018. C'était si intense, tant de choses se passaient, j'ai tant appris." (Rotraut, Louisiana Museum of Modern Art, 2018). Ils se marient le 21 janvier 1962 en l'église Saint-Nicolas-des-Champs à Paris. Klein organise la cérémonie dans ses moindres détails : chevaliers de l'ordre de Saint-Sébastien en grande tenue, diffusion de la Symphonie Monoton-Silence, réception à La Coupole, soirée dans l'atelier de Larry Rivers. Rotraut est enceinte de sept mois à la mort de Klein. Leur fils Yves Armand Marie, connu sous le nom d'Yves Amu Klein, naît à Nice le 6 août 1962, deux mois après la disparition de son père. Klein avait dit à Rotraut dès le début de leur relation qu'il ne pensait pas vivre longtemps.
Le 12 mai 1962, Yves Klein assiste à Cannes à la première projection du film documentaire Mondo Cane de Gualtiero Jacopetti. Une séquence d'anthropométrie filmée en juillet 1961 y est intégrée dans un montage dérisoire : la Symphonie Monoton-Silence a été remplacée par une chanson populaire, Klein est désigné comme "peintre tchécoslovaque". Il subit un premier arrêt cardiaque le soir même. Un second survient à Paris quelques jours plus tard, après le vernissage de l'exposition Donner à voir, où il présente le Portrait relief de son ami Arman à la galerie Raymond Creuze, rue Beaujon. Le 6 juin 1962, il meurt d'un troisième arrêt cardiaque à son domicile, 14 rue Campagne-Première, dans le 14e arrondissement de Paris. Il a trente-quatre ans. Rotraut est alors enceinte de sept mois. Avant de mourir, Klein avait confié à un ami : "Je vais bientôt avoir le plus grand atelier du monde, et je n'y ferai que des oeuvres immatérielles." (cité sur yvesklein.com). Après sa mort, son corps reste à leur domicile pendant quatre jours, permettant à ceux qui le souhaitent de venir lui rendre hommage. Jean Tinguely, venu lui rendre visite, prit d'abord cette veille pour une performance. Yves Klein repose au cimetière de La Colle-sur-Loup, dans les Alpes-Maritimes.
Yves Klein est inhumé au cimetière de La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes). Il est né au 15 rue Verdi à Nice, ville à laquelle son oeuvre reste liée : le MAMAC (Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain) de Nice conserve un ensemble important de ses oeuvres, dont les Portraits reliefs de Claude Pascal, Arman et Martial Raysse. Il vit et travaille à Paris, rue Campagne-Première, dans le quartier de Montparnasse, de 1957 jusqu'à sa mort. La Fondation et les Archives Yves Klein, à Paris, sont le dépositaire officiel de l'oeuvre et des droits, en collaboration avec l'ADAGP. L'exposition "Yves Klein et sa famille d'artistes : Fred, Marie et Rotraut", au Stedelijk Museum Schiedam (Pays-Bas), est présentée jusqu'au 25 octobre 2026.
Je vais bientôt avoir le plus grand atelier du monde, et je n'y ferai que des oeuvres immatérielles.
— Yves Klein, cité sur yvesklein.com, déclaration faite à un ami peu avant sa mort
J'ai haï les oiseaux depuis, pour avoir essayé de faire des trous dans ma plus belle et grande oeuvre.
— Yves Klein, "Naturemétrie", 1960
Ces quatre ans ressemblaient à cent. C'était si intense, tant de choses se passaient, j'ai tant appris.
— Rotraut, témoignage au Louisiana Museum of Modern Art, septembre 2018
Mes mains restaient propres. Je ne me salissais plus avec de la peinture, pas même le bout des doigts. L'oeuvre s'achevait devant moi.
— Yves Klein, "Naturemétrie", 1960
Les couleurs habitent seules l'espace, tandis que la ligne ne fait que le traverser et le labourer. La ligne traverse l'infini, tandis que la couleur est l'infini.
— Yves Klein, "Ma position dans le combat entre la ligne et la couleur", revue ZERO, Paris, 16 avril 1958
Je suis Yves Klein. Il tenait dans sa main une petite table orange, toute lisse, comme un morceau de mur. Ce n'est pas une peinture ! Si, c'est une proposition monochrome.
— Iris Clert, catalogue de l'exposition Yves Klein, Centre Georges Pompidou, 1983
Je vais bientôt avoir le plus grand atelier du monde, et je n'y ferai que des oeuvres immatérielles.
— Yves Klein, cité sur yvesklein.com, déclaration faite à un ami peu avant sa mort
J'ai haï les oiseaux depuis, pour avoir essayé de faire des trous dans ma plus belle et grande oeuvre.
— Yves Klein, "Naturemétrie", 1960
Ces quatre ans ressemblaient à cent. C'était si intense, tant de choses se passaient, j'ai tant appris.
— Rotraut, témoignage au Louisiana Museum of Modern Art, septembre 2018
Mes mains restaient propres. Je ne me salissais plus avec de la peinture, pas même le bout des doigts. L'oeuvre s'achevait devant moi.
— Yves Klein, "Naturemétrie", 1960
Les couleurs habitent seules l'espace, tandis que la ligne ne fait que le traverser et le labourer. La ligne traverse l'infini, tandis que la couleur est l'infini.
— Yves Klein, "Ma position dans le combat entre la ligne et la couleur", revue ZERO, Paris, 16 avril 1958
Je suis Yves Klein. Il tenait dans sa main une petite table orange, toute lisse, comme un morceau de mur. Ce n'est pas une peinture ! Si, c'est une proposition monochrome.
— Iris Clert, catalogue de l'exposition Yves Klein, Centre Georges Pompidou, 1983
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