Boby Lapointe a passé sa vie à déjouer les cases : mathématicien qui chantait des calembours, scaphandrier devenu auteur-compositeur, inventeur dont les brevets ont profité à d'autres, chanteur sous-titré dans sa propre langue. Né à Pézenas dans l'Hérault en 1922, il n'a enregistré qu'une cinquantaine de chansons et son plus grand succès est posthume, même s'il avait atteint le hit-parade de son vivant. Il meurt à cinquante ans, en 1972, d'un cancer du pancréas.
Robert Lapointe naît le 16 avril 1922 à Pézenas, dans une famille du Languedoc. Adolescent fort en mathématiques, il prépare les concours de l'École centrale et de Sup-Aéro à Toulouse en 1941. La guerre interrompt tout : enrôlé de force au Service du Travail Obligatoire en Allemagne en 1943, il s'évade une première fois, est repris, s'évade à nouveau sous le pseudonyme Robert Foulcan, et passe sept mois en cavale avant de se réfugier comme scaphandrier dans le port de La Ciotat jusqu'en août 1944. "Dans la vie, j'ai eu des hauts et des bas ; dans les hauts, j'installais des antennes et, dans les bas, j'étais scaphandrier", résumera-t-il plus tard avec le sens de la formule qui ne le quittera jamais (bobylapointe.fr, Chansonbricole). Dans les années 1940, il conçoit un système d'embrayage automatique pour automobile, le propose aux constructeurs, n'obtient pas de brevet faute de moyens, et voit un Américain déposer un brevet similaire l'année suivante. Avant la chanson, il y aura aussi la layette, les antennes télé, les machines à écrire, la publicité, le fort des halles et le café Mexicana.
C'est en installant une antenne chez le directeur artistique Philippe Weil, en 1959, que sa vie bascule. Weil l'invite à venir chanter au cabaret Le Cheval d'Or. Boby Lapointe a trente-sept ans, un tour de quatre chansons et aucune carrière. "Je finis par me décider à chanter mes chansons moi-même", note-t-il en décembre 1959 (bobylapointe.fr, Chansonbricole). Weil signe avec lui un contrat chez Fontana le 27 janvier 1960 et lui commande des arrangements à Alain Goraguer, connu par Boris Vian. Au Cheval d'Or, il croise Georges Brassens, Anne Sylvestre et Raymond Devos. François Truffaut, client du cabaret, est fasciné par sa stature, ses épaules qui battent la mesure et ses textes à géométrie variable : il lui propose deux numéros dans Tirez sur le pianiste (1960), où il interprète Framboise et Marcelle. Le producteur Pierre Braunberger juge les paroles incompréhensibles et impose les sous-titres syllabe par syllabe, faisant de Boby Lapointe le seul chanteur francophone sous-titré dans sa propre langue. Sa maison de disques en fera un argument marketing. En 1960 et 1961, aux Trois Baudets, il enregistre les chansons qui installent son nom : Marcelle, Bobo Léon, La Maman des poissons, Aragon et Castille. Charles Aznavour l'engage en fin d'année comme vedette anglaise à l'Alhambra. En octobre 1961, il partage la scène de l'Olympia avec Johnny Hallyday. Brassens, avec qui il enchaîne les tournées en France, en Suisse et en Belgique tout au long des années 1960, épongera plus tard une partie de ses dettes après la faillite rapide du Cadran Bleu, le cabaret que Boby avait ouvert rue de la Huchette.
En 1965, un accident de voiture sur la route de Louviers le blesse grièvement et lui laisse des séquelles durables. Philips lui rend son contrat la même année. Lucien Morisse, directeur des programmes d'Europe 1 et admirateur de longue date, intervient pour qu'il signe chez les disques AZ en mars 1966. C'est là que Le Saucisson de cheval, avec des arrangements pop de Michel Colombier, atteint la treizième place au hit-parade : son premier vrai succès commercial. "Mon saucisson fait un tube. Moi qui ai toujours rêvé de posséder une charcuterie !" commente-t-il (bobylapointe.fr, Chansonbricole, 1966). En 1969, Joe Dassin, déjà au sommet avec Les Champs-Élysées, produit quasi bénévolement l'album Comprend qui peut ; son nom figure sur la pochette en caractères aussi petits que ceux des techniciens. Dassin insistera en 1975 auprès des dirigeants de Philips pour qu'une intégrale soit publiée. Le coffret de quatre vinyles sort en 1976, quatre ans après la mort de Boby, et devient le socle de sa gloire posthume. En parallèle à la chanson, il mène depuis 1960 une carrière de seconds rôles au cinéma, travaillant notamment avec Claude Sautet sur Les Choses de la vie (1970) et Max et les ferrailleurs (1971), avec Marcel Carné sur Les Assassins de l'ordre (1971), et avec André Delvaux sur Rendez-vous à Bray (1971). En 1968, il finalise le dépôt de son système bibi-binaire, une écriture alphanumérique en base 16 dont le brevet est délivré par arrêté au Bulletin officiel de la propriété industrielle. Le physicien Louis Leprince-Ringuet, à qui il avait présenté un traité de mathématiques, lui avait confié qu'il aurait pu se lancer dans la recherche. En 2012, le médiateur scientifique Nicolas Graner déclarait à Sciences et Avenir que le principe de base du bibi, la numération hexadécimale, est désormais employé partout dans l'informatique. "Je suis venu à la chanson parce que je suis un poète par nature et que j'adore donner des claques par tempérament", fanfaronnait Boby Lapointe (Télérama, 29 juin 2022, repris d'une déclaration de l'artiste).
Boby Lapointe grandit à Pézenas dans une famille qui collectionne les instruments : violon, trombone, tambour, hélicon figuraient dans la maison paternelle de François-Ernest et Élodie-Henriette Lapointe. Sa mère l'appelle Boby, diminutif de Robert, et ce surnom lui restera toute sa vie. Il se marie trois fois. Le 10 décembre 1946 à Marseille, il épouse Colette Maclaud avec qui naissent Ticha en 1948 et Jacky en 1950 ; ils divorcent le 28 avril 1956. Le 26 août 1960 à Saint-Tropez, il épouse Simone Triadou dite Manouchka, auteure de chansons pour Juliette Gréco et Marcel Amont ; ils divorcent en juillet 1962. Le 29 août 1966, il épouse Bernadette Marques dite Bichon, rencontrée deux ans plus tôt ; ils divorcent en 1970. Sa fille Ticha, présidente de longue date de l'association des amis de Boby et gardienne de l'A-Musée Boby Lapointe à Pézenas, confie qu'il fallut attendre ses onze ou douze ans pour qu'elle ose lui demander de l'appeler "papa" : à Pézenas, il n'était pas célèbre et ils passaient leur temps à chanter et à jouer ensemble. "Il n'a rien sacrifié à sa carrière : sa famille, Pézenas, la mer, son bateau passaient bien avant ses contrats. Il n'était pas question de lui faire une tournée en été par exemple", témoigne-t-elle (Maître Renard, avril 2012). Son fils Jacky devient régisseur de cinéma et travaille sur Jean de Florette et Manon des sources avant de créer le festival Printival en 2000. Il meurt d'un cancer le 27 août 2008 (source unique : fr-academic.com). La petite-fille de Boby, Dany, ancienne infirmière, reprend le flambeau du festival après la mort de son père. Boby Lapointe était passionné par la mer et possédait un bateau de pêcheur, un pointu baptisé Le M'escampi, avec lequel il emmenait ses proches le long des côtes méditerranéennes, parfois muni d'une simple carte routière du sud de la France. Les bancs de sable non répertoriés lui valurent plusieurs échouages ; lors d'une escale à Monaco, une fracture du calcanéum. Sa relation à la nature débordait le loisir : dans les derniers mois de sa vie, il rédigea un long manuscrit sur la démographie, la pollution et les nouvelles énergies, précurseur d'une pensée écologique que sa fille Ticha décrit comme constitutive de sa vision du monde (Maître Renard, avril 2012).
Ses amitiés durables étaient celles de la galère des cabarets. Georges Brassens, rencontré au Cheval d'Or, reste la plus documentée : ils partagent les tournées pendant une décennie, Brassens éponge ses dettes après la faillite du Cadran Bleu et lui consacre en 1976 un texte d'hommage resté célèbre. Maurice Fanon, Anne Sylvestre et Pierre Perret font partie du même cercle. Ticha Lapointe souligne qu'avec Brassens, "l'un et l'autre aimaient la compagnie de l'autre et réciproquement. Ils avaient la même façon de voir les choses et les mêmes priorités" (Maître Renard, avril 2012). Joe Dassin, producteur bénévole de son dernier album, constitue une autre amitié de cette trempe : en 1969, au sommet de sa propre carrière, il refuse de faire figurer son nom en vedette sur la pochette de Comprend qui peut. Boby Lapointe n'a pas exprimé publiquement d'engagement politique documenté ni d'affiliation confessionnelle. Son engagement le plus constant reste celui qu'il formulait en termes de langage : "J'ai un penchant pour les mots et leur côté farce. J'en ai acquis une certaine technique et ne sais pas m'empêcher de mettre cette farce à toutes les sauces" (bobylapointe.fr).
Atteint d'un cancer du pancréas, Boby Lapointe chante encore tous les soirs à Bobino en première partie de Pierre Perret de décembre 1971 à début janvier 1972, avant de rentrer se reposer à Pézenas. Il meurt le 29 juin 1972, entouré des siens, à l'âge de cinquante ans. Il est enterré au cimetière de Pézenas le 2 juillet. Sur sa tombe est gravée la phrase : "il voulait jouer de l'hélicon." En 1976, Georges Brassens lui rend hommage dans le texte accompagnant la sortie de l'intégrale : "Mon vieux Boby, putain de moine et de piscénois, fais croire à qui tu veux que tu es mort ; avec nous les copains, ça ne prend pas" (Georges Brassens, 1976, bobylapointe.fr). Des sculptures inspirées de ses chansons sont inaugurées en 2004 dans les rues de Pézenas. En 1997, un astéroïde de la ceinture principale avait été nommé (27968) Bobylapointe en son honneur.
Pézenas, ville natale et ville de la mort, est le centre géographique de toute sa biographie. Il y revient systématiquement entre les tournées, il y est enterré, et c'est là que sa fille Ticha gère l'A-Musée Boby Lapointe place Gambetta, installé dans l'ancienne échoppe du barbier de Molière. Paris, rive gauche, constitue son autre territoire : le Cheval d'Or, Les Trois Baudets, Le Port du Salut, L'Échelle de Jacob, La Méthode, le Crazy Horse. Son adresse professionnelle dans les années 1950 était au 110, rue de la République à Saint-Mandé. La Ciotat, port de sa clandestinité pendant la guerre, revient dans plusieurs de ses formules sur le scaphandrier. La mer Méditerranée et les côtes languedociennes délimitaient ses vacances, inviolables en été.
13 voies portent son nom en France.
Source : fichier officiel des rues de France (TOPO), mai 2026.
Je suis venu à la chanson parce que je suis un poète par nature et que j'adore donner des claques par tempérament.
— Archive INA
Dans la vie, j'ai eu des hauts et des bas ; dans les hauts, j'installais des antennes et, dans les bas, j'étais scaphandrier.
— Archive INA
Davantage d'avantages avantagent davantage.
Avec le violon, il faut choisir : ou bien tu joues juste, ou bien tu joues tzigane.
Je suis venu à la chanson parce que je suis un poète par nature et que j'adore donner des claques par tempérament.
— Archive INA
Dans la vie, j'ai eu des hauts et des bas ; dans les hauts, j'installais des antennes et, dans les bas, j'étais scaphandrier.
— Archive INA
Davantage d'avantages avantagent davantage.
Avec le violon, il faut choisir : ou bien tu joues juste, ou bien tu joues tzigane.