Karlheinz Böhm incarne l'un des paradoxes les plus fascinants du cinéma européen : star du cinéma populaire allemand dans les années 1950, puis acteur de films contestataires, avant de tout abandonner pour consacrer sa vie à la lutte contre la pauvreté en Éthiopie. Fils du célèbre chef d'orchestre Karl Böhm, il choisit de s'éloigner de l'ombre paternelle pour tracer un chemin artistique puis humanitaire radicalement singulier.
Né le 16 mars 1928 à Darmstadt, Karlheinz Böhm grandit dans un univers saturé de musique classique : son père Karl Böhm dirige les plus grands orchestres européens, sa mère Thea Linhard brille sur les scènes d'opéra. Pourtant, le jeune homme refuse cette voie et se tourne vers le théâtre puis le cinéma. Après des débuts modestes dans le film autrichien L'Ange à la trompette en 1948 et une expérience d'assistant auprès d'Arthur Maria Rabenalt, il obtient son premier rôle principal. La décennie 1950 le voit se spécialiser dans les comédies romantiques légères et les films sentimentaux, incarnant une jeunesse élégante et policée : médecins dévoués, officiers amoureux, jeunes premiers charmants. C'est avec la trilogie Sissi, lancée en 1955 par Ernst Marischka, qu'il connaît la consécration internationale en incarnant l'empereur François-Joseph aux côtés de Romy Schneider. Le rôle le rend célèbre dans toute l'Europe et fixe durablement son image d'acteur au romantisme impérial.
En 1960, le réalisateur britannique Michael Powell bouleverse cette carrière en le choisissant pour incarner Mark Lewis, photographe voyeur et meurtrier, dans Le Voyeur. Ce film audacieux fait scandale et provoque une rupture brutale : la carrière allemande de Böhm, jusqu'alors florissante, s'effondre. Il se retire en Autriche, tourne encore quelques films pour honorer ses contrats avec la Fox, met en scène l'opéra Wozzeck en 1964 et retourne au théâtre à Salzbourg. Durant les années 1970, il sympathise avec les mouvements contestataires étudiants et s'engage politiquement. Rainer Werner Fassbinder lui offre alors un retour inattendu au cinéma dans des rôles à contre-emploi : homosexuel raffiné dans Le Droit du plus fort en 1975, activiste communiste dans Maman Küsters s'en va au ciel la même année. Ces apparitions, bien que saluées, ne le ramènent pas sous les projecteurs. À partir de 1984, il abandonne définitivement le métier d'acteur pour se consacrer entièrement à l'humanitaire.
Karlheinz Böhm a vécu quatre mariages successifs. Le premier, avec Elisabeth Zonewa en 1954, se termine en 1957. En 1958, il épouse Gudula Blau, union qui prend fin en 1962. La même année, il se marie avec l'actrice polonaise Barbara Lass, avec qui il a une fille, Katharina Böhm, née en 1964 et devenue actrice à son tour. Ce troisième mariage s'achève en 1980. En 1991, il épouse Almaz Böhm, jeune Éthiopienne rencontrée lors de ses missions humanitaires, et demeure à ses côtés jusqu'à sa mort en 2014. Installé dans une maison près de Salzbourg, il partage son temps entre l'Autriche et l'Éthiopie, terre d'adoption de son engagement. La maladie de Parkinson le frappe dans ses dernières années, sans jamais ralentir son dévouement pour l'Afrique.
En 1981, Karlheinz Böhm fonde Menschen für Menschen (Des hommes pour des hommes), une organisation humanitaire dédiée au développement durable en Éthiopie. Refusant l'aide d'urgence ponctuelle, il privilégie des projets structurants : construction d'écoles, de puits, de centres de santé, formation agricole, programmes d'alphabétisation. Il s'installe régulièrement sur le terrain, supervise les chantiers, rencontre les communautés locales. Son engagement lui vaut de multiples distinctions : le Prix Balzan en 2007, la Berlinale Camera en 2008, le titre de citoyen d'honneur d'Addis-Abeba en 2009. L'organisation poursuit son action après sa mort, portée par sa veuve Almaz Böhm. Ce basculement radical, du glamour hollywoodien à la boue des chantiers éthiopiens, demeure l'un des virages les plus spectaculaires d'une vie d'acteur.
Karlheinz Böhm s'est éteint le 29 mai 2014 à son domicile de Grödig, près de Salzbourg, à l'âge de 86 ans. Il souffrait depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, pathologie neurodégénérative qui avait progressivement limité sa mobilité sans jamais entamer sa détermination humanitaire. Les funérailles se sont déroulées dans l'intimité familiale en Autriche. De nombreux hommages ont salué aussi bien l'acteur que le philanthrope : le gouvernement autrichien, les médias internationaux et les responsables de Menschen für Menschen ont souligné la portée unique de son double héritage artistique et humanitaire.
Karlheinz Böhm repose en Autriche, non loin de Salzbourg, ville où il a passé les dernières décennies de sa vie. Salzbourg, ville natale de Mozart et capitale culturelle autrichienne, a été le point d'ancrage de son existence après son retrait du cinéma, entre sa demeure familiale et ses fréquents départs pour l'Éthiopie. Les hauts plateaux éthiopiens, notamment les régions rurales où Menschen für Menschen déploie ses projets, sont devenus ses seconds lieux de vie, ceux qu'il arpentait inlassablement pour superviser écoles et infrastructures hydrauliques. Darmstadt, sa ville natale en Allemagne, demeure liée à ses origines familiales et à l'univers musical de son père Karl Böhm.