Cette année marque le 330ᵉ anniversaire de sa disparition.
Jean de La Bruyère, né le 16 août 1645 à Paris et mort le 11 mai 1696 à Versailles, est un moraliste français du Grand Siècle. Auteur d'une œuvre unique, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle publiée en 1688, il fut élu à l'Académie française en 1693.
Fils de Louis de La Bruyère, contrôleur général des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, et d'Élisabeth Hamonyn, Jean de La Bruyère grandit dans une famille bourgeoise de robe. Élevé probablement à l'Oratoire de Paris, il obtient à vingt ans une licence en droit à l'université d'Orléans, après avoir soutenu ses thèses sur les tutelles et les dotations le 3 juin 1665. Inscrit au barreau de Paris, il plaide peu et mène une existence retirée. Un héritage reçu de son oncle en 1673 lui permet d'acquérir une charge de trésorier général de France au bureau des finances de la généralité de Caen. Un vol de 2 500 livres dans son secrétaire, en 1679, le laisse sans ressources et le pousse à s'engager comme précepteur chez le marquis de Soyecourt. Sa trajectoire bascule en août 1684 : sur la recommandation de Jacques-Bénigne Bossuet, il devient précepteur du jeune duc Louis de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, ainsi que de Mademoiselle de Nantes, fille naturelle de Louis XIV et de Madame de Montespan.
Installé à l'Hôtel de Condé à Versailles, La Bruyère vend sa charge de Caen en 1686. Lorsque son élève devient duc d'Enghien à la fin de 1686, il reste attaché à la maison de Condé comme gentilhomme du duc, chargé de la bibliothèque. Cette position d'observateur des hautes sphères nourrit la rédaction d'un livre qu'il travaille depuis 1670. En 1688, paraît chez le libraire Étienne Michallet Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les mœurs de ce siècle, publié anonymement. L'ouvrage juxtapose une centaine de pages de traduction du moraliste grec Théophraste à 420 remarques originales. Le succès est immédiat : neuf éditions se succèdent en huit ans, portant le recueil de 420 à plus de 1 100 remarques. Présenté en 1691 à l'Académie française avec le soutien de Bossuet, Nicolas Boileau et Jean Racine, il est rejeté avant d'être élu en 1693, en pleine querelle des Anciens et des Modernes face à Charles Perrault et Bernard de Fontenelle.
1645 : naissance le 16 août à Paris, baptême le 17 août en l'église Saint-Christophe-en-la-Cité
1665 : licence en droit à l'université d'Orléans, soutenance le 3 juin, inscription au barreau de Paris
1673 : achat d'une charge de trésorier général de France à la généralité de Caen
1679 : vol de 2 500 livres dans son secrétaire, ruine financière
1684 : nomination, le 15 août, comme précepteur du duc Louis de Bourbon, par recommandation de Bossuet
1685 : installation à l'Hôtel de Condé à Versailles
1686 : vente de sa charge de Caen, fonction de gentilhomme du duc d'Enghien
1688 : publication anonyme de la première édition des Caractères chez Michallet
1691 : première candidature à l'Académie française, rejetée
1693 : élection à l'Académie française, discours de réception polémique en faveur des Anciens
1694 : huitième édition des Caractères, augmentée de la préface du discours de réception
1696 : mort à Versailles le 11 mai, à la suite d'une attaque d'apoplexie
1698 : publication posthume des Dialogues sur le quiétisme, ouvrage inachevé
Issu d'une famille de robe parisienne, Jean de La Bruyère est l'aîné des enfants de Louis de La Bruyère, contrôleur général des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, et d'Élisabeth Hamonyn, fille d'un procureur au Châtelet. Selon les généalogistes, ses ancêtres paternels étaient originaires du Perche, où l'un d'eux était paysan ; son trisaïeul Jean de La Bruyère exerçait comme apothicaire rue Saint-Denis à Paris. Élevé à l'Oratoire de Paris, il étudie le droit à l'université d'Orléans, où il obtient sa licence en 1665. Il maîtrise le grec ancien et l'allemand, compétence rare pour son époque. La Bruyère ne s'est jamais marié et n'a pas eu d'enfants. Il vit longtemps rue des Augustins à Paris, dans une retraite studieuse aux moyens modestes.
Son ascension sociale tient à la protection de Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, qu'il fréquente plusieurs années avant son entrée chez les Condé. Ce réseau dévot lui ouvre la maison du Grand Condé puis l'Académie française. Il défend les Anciens aux côtés de Nicolas Boileau et Jean Racine contre Charles Perrault et Bernard de Fontenelle, et soutient Bossuet lors de la querelle du quiétisme contre Madame Guyon. Demeuré célibataire et sans fortune, il lègue le produit de la vente de ses livres à la dot de la fille de son libraire Étienne Michallet. Saint-Simon, qui le connaissait, le décrit dans ses Mémoires comme un homme simple, désintéressé, sans pédantisme.
Jean de La Bruyère meurt le 11 mai 1696 à Versailles, à l'âge de 50 ans, des suites d'une attaque d'apoplexie. Il travaillait alors à un nouvel ouvrage, les Dialogues sur le quiétisme, qui demeurera inachevé et sera publié à titre posthume en 1698. Le caractère brutal de sa disparition, alors qu'il paraissait en bonne santé les jours précédents, alimente brièvement à la cour la rumeur d'un empoisonnement, hypothèse rapportée par son successeur à l'Académie l'abbé Claude Fleury, mais jamais étayée. Saint-Simon consigne sa mort dans ses Mémoires en saluant un esprit « illustre » et un honnête homme. La Bruyère meurt célibataire et dans une relative pauvreté.
Jean de La Bruyère est inhumé le 12 mai 1696 à Versailles, dans la vieille église paroissiale Saint-Julien, dédiée à saint Julien de Brioude. Cette église est démolie en 1797, et l'emplacement exact de la sépulture du moraliste n'est pas connu à ce jour.
1 - Le baptême de Jean de La Bruyère, daté du 17 août 1645, est conservé dans les registres de l'église Saint-Christophe-en-la-Cité, sur l'île de la Cité, ce qui a permis aux historiens de fixer définitivement la date et le lieu de sa naissance.
2 - Maîtrisant le grec ancien et l'allemand à une époque où cette dernière langue était rarement étudiée en France, La Bruyère possédait un profil intellectuel atypique parmi les hommes de lettres du règne de Louis XIV.
3 - Devenu célèbre dès la première édition des Caractères, il refusa toujours de confirmer publiquement l'identité des modèles cachés derrière ses portraits, malgré la circulation de plusieurs « clefs » manuscrites dans les salons parisiens.
4 - Sa fortune au moment de son décès se résumait à sa bibliothèque ; il en légua le produit à la dot de la fille de son libraire et éditeur Étienne Michallet, geste rare pour un académicien de l'époque.
5 - L'influence stylistique de La Bruyère a été revendiquée par plusieurs écrivains majeurs des siècles suivants, notamment Pierre de Marivaux, Honoré de Balzac, Marcel Proust et André Gide.
- Métier(s) : moraliste, écrivain, précepteur, gentilhomme de la maison de Condé, académicien
- Résidence principale : Versailles, à l'Hôtel de Condé, après une longue période parisienne rue des Augustins
- Relations de couple : célibataire toute sa vie
- Enfants : aucun
- Distinctions : élu à l'Académie française en 1693, fauteuil 30
« Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères. »
— Les Caractères, chapitre Des biens de fortune, 1688
« Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. »
— Les Caractères, chapitre Des ouvrages de l'esprit, 1688
« C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. »
— Les Caractères, chapitre De la société et de la conversation, 1688
« La vie est un sommeil, les vieillards sont ceux dont le sommeil a été plus long ; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. »
— Les Caractères, chapitre De l'homme, 1688
« Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent. »
— Les Caractères, chapitre De l'homme, 1688
Tout est tentation à qui la craint.
La vie se passe tout entière à désirer...
Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser.
Ce qui barre la route fait faire du chemin.
La moquerie est souvent indigence d'esprit.
Les gens moins heureux ne rient qu'à propos.
L'entêtement et le dégoût se suivent de près.
L'amour et l'amitié s'excluent l'un à l'autre.
L'ennui est entré dans le monde par la paresse.
Jeunesse du prince, source des belles fortunes.
Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un !
Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même.
On ne vit point assez pour profiter de ses fautes.
Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire.
Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.
Le temps qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.
L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.
Un beau visage est le plus doux de tous les spectacles.
Il se croit des talents et de l'esprit : il est riche !
Le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.
La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même.
Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.
Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre.
Il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter.
Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards.
Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument.
C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique.
La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité.
Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.
Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.
Le présent est pour les riches et l'avenir pour les vertueux.
Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire.
Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé pour être avare.
Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement.
Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie ?
La liberté consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
Cette affectation que quelques-uns ont de plaire à tout le monde.
Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié.
C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule.
Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui on espère.
Le plus grand effort de la passion est de l'emporter sur l'intérêt.
Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.
C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.
La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
Ne pourrait-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme ?
Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique.
La moquerie est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins.
L'harmonie la plus douce est le son de la voix de celle que l'on aime.
Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié.
Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser gouverner.
Quand un livre élève l'âme, soyez sûr qu'il est fait de main de maître.
Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le père.
Les femmes sont extrêmes ; elles sont meilleures ou pires que les hommes.
Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance.
Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner.
L'égalité des possessions et des richesses entraîne une anarchie universelle.
Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer.
Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer.
L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par l'esprit.
Entre le bon sens et le bon goût, il y a la différence de la cause à son effet.
L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusqu'aux politesses du peuple.
Les visites font toujours plaisir, si ce n'est en arrivant, du moins en partant.
La vie est une tragédie pour celui qui sent et une comédie pour celui qui pense.
Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs.
Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté.
La politesse fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.
On est prompt à connaître ses plus petits avantages et lent à pénétrer ses défauts.
En amour, il n'y a guère d'autre raison de ne plus s'aimer que de s'être trop aimés.
Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs.
Une femme est aisée à gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en donne la peine.
Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touché de très belles choses.
A parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse.
Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que l'on hait.
Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanité.
Les grands hommes n'ont ni aïeuls ni ascendants ; ils composent seuls toute leur race.
Corneille peint les hommes comme ils devraient être; Racine les peint tels qu'ils sont.
Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est souvent la vérité.
Oserais-je dire que le coeur concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?
Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que le sot qui parle.
Une chose folle, et qui découvre bien notre petitesse, c'est l'assujetissement aux modes.
On n'a guère vu jusqu'à présent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs.
Il y a un pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins cachés mais réels.
La sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par les petites choses.
L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.
La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l'autre misérable.
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre que ceux qui sont nés médiocres.
L'impossibilité où je suis de prouver que Dieu n'existe pas me fait découvrir son existence.
Il semble qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres.
Tous les étrangers ne sont pas des barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés.
Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages.
Les mourants qui parlent de leur testament peuvent s'attendre à être écoutés comme des oracles.
L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime.
Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
Comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher.
La vraie grandeur se courbe par bonté vers ses inférieurs et revient sans effort dans son naturel.
Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent moins que leur propre vie.
Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.
C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants.
On guérit comme on se console : on n'a pas dans le coeur de quoi toujours pleurer et toujours aimer.
Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.
L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.
Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve.
Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où l'on est de se trouver seuls.
La philosophie, elle nous fait vivre sans une femme ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.
Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde.
L'amour commence par l'amour ; et l'on ne saurait passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible.
Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.
Combien de filles à qui une grande beauté n'a jamais servi qu'à leur faire espérer une grande fortune !
L'on n'aime bien qu'une seule fois, c'est la première ; les amours qui suivent sont moins involontaires.
Ce qui est dans les grands splendeurs, somptuosité, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier.
A quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur ; l'inhumanité de fermeté ; et la fourberie, d'esprit.
Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.
Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère, avec qui il ne faut jamais se commettre.
S'il est d'ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu ?
Les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits hommes encore plus petits.
Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous.
Quel moyen de comprendre, dans la première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim ?
Rien ne ressemble mieux à une vive amitié, que ces liaisons que l'intérêt de notre amour nous fait cultiver.
Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité des autres.
Il est bon qu'il y ait dans le Monde des biens et des maux : sans cela, on serait désespéré de quitter la vie.
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme : leurs intérêts sont trop différents.
La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c'est de n'écrire point.
Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.
Les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui.
Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur et idolâtrent les talents du corps et de l'esprit.
Une femme qui n'a qu'un amant croit n'être point coquette ; celle qui a plusieurs amants croit n'être que coquette.
Il est doux de voir ses amis par goût et par estime ; c'est pénible de les cultiver par intérêt : c'est solliciter.
La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance.
L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns les autres les petits défauts.
S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche, c'est un homme qui est sage.
La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief.
Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent : les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.
On regarde une femme savante comme on le fait d'une belle arme : c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux.
Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler.
La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une naïveté ou un bon mot, et dans celle du sot, une sottise.
Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit.
Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.
Le trop d'attention qu'on met à observer les défauts d'autrui fait qu'on meurt sans avoir eu le temps de connaître les siens.
Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.
Toute confiance est dangereuse si elle n'est pas entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher.
Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres : il veut que la raison gouverne seule, et toujours.
Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez encore moins ; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de choses.
Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre ; une femme, au contraire, garde mieux son secret que celui d'autrui.
Il y a d'étranges pères, dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.
Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre.
Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis.
Le devoir des juges est de rendre la justice ; leur métier est de la différer ; quelques-uns savent leur devoir et font leur métier.
L'athéisme n'est point. Les grands esprits qui en sont soupçonnés sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas.
À la cour, il faut hasarder quelquefois et jouer de caprice ! Et après toutes ces rêveries et mesures, on est échec, quelquefois mat.
Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié ; et celui qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour.
Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne intéressée, n'est qu'infidèle : s'il la croit fidèle, elle est perfide.
Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune : ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le délicat.
Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.
C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de donner : que coûte-t-il d'y ajouter un sourire ?
La science des détails, ou une diligente attention aux moindres besoins de la république, est une partie essentielle au bon gouvernement.
La plupart des femmes n'ont guère de principes ; elles se conduisent par le coeur, et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.
Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.
Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendance.
Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent.
C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en venger ; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge pas.
De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du bien.
Ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez.
Ah ! Combien de testateurs regretteraient en mourant et leur vie et leurs biens, s'ils pouvaient voir après leur mort les figures de leurs héritiers.
C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.
Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde.
Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.
Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se presser ; il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par la patience.
L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler ; maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne pratique pas.
Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort : ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de leur imagination.
L'avare dépense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en cinq années ; et son héritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire lui-même en toute sa vie.
Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-même ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré.
La critique souvent n'est pas une science ; c'est un métier, où il faut plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de génie.
Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage.
Il arrive quelquefois qu'une femme cache à un homme toute la passion qu'elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu'il ne sent pas.
L'on dit à la Cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu'il en dise de nous.
Les choses les plus souhaitées n'arrivent point ; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir.
Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire.
Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix et à la force des poumons.
Etre avec des gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux tout est égal.
Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu.
Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur.
C'est le rôle d'un sot d'être importun : un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie ; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part.
Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si déterminément une certaine chose que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce qu'il faut faire pour la manquer.
Telle est la nature des choses que l'abus est très souvent préférable à la correction, ou, du moins, que le bien qui est établi est toujours préférable au mieux qui ne l'est pas.
« Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères. »
— Les Caractères, chapitre Des biens de fortune, 1688
« Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. »
— Les Caractères, chapitre Des ouvrages de l'esprit, 1688
« C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. »
— Les Caractères, chapitre De la société et de la conversation, 1688
« La vie est un sommeil, les vieillards sont ceux dont le sommeil a été plus long ; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. »
— Les Caractères, chapitre De l'homme, 1688
« Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent. »
— Les Caractères, chapitre De l'homme, 1688
Tout est tentation à qui la craint.
La vie se passe tout entière à désirer...
Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser.
Ce qui barre la route fait faire du chemin.
La moquerie est souvent indigence d'esprit.
Les gens moins heureux ne rient qu'à propos.
L'entêtement et le dégoût se suivent de près.
L'amour et l'amitié s'excluent l'un à l'autre.
L'ennui est entré dans le monde par la paresse.
Jeunesse du prince, source des belles fortunes.
Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un !
Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même.
On ne vit point assez pour profiter de ses fautes.
Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire.
Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun.
Le temps qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.
L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.
Un beau visage est le plus doux de tous les spectacles.
Il se croit des talents et de l'esprit : il est riche !
Le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point.
La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même.
Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.
Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre.
Il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter.
Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards.
Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdument.
C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique.
La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité.
Le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres.
Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.
Le présent est pour les riches et l'avenir pour les vertueux.
Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire.
Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé pour être avare.
Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement.
Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie ?
La liberté consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
Cette affectation que quelques-uns ont de plaire à tout le monde.
Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié.
C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule.
Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui on espère.
Le plus grand effort de la passion est de l'emporter sur l'intérêt.
Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.
C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux.
La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à donner à propos.
Ne pourrait-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme ?
Ne songer qu'à soi et au présent, source d'erreur dans la politique.
La moquerie est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins.
L'harmonie la plus douce est le son de la voix de celle que l'on aime.
Il est plus ordinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié.
Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser gouverner.
Quand un livre élève l'âme, soyez sûr qu'il est fait de main de maître.
Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le père.
Les femmes sont extrêmes ; elles sont meilleures ou pires que les hommes.
Il n'y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance.
Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner.
L'égalité des possessions et des richesses entraîne une anarchie universelle.
Une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer.
Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer.
L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le coeur que par l'esprit.
Entre le bon sens et le bon goût, il y a la différence de la cause à son effet.
L'esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusqu'aux politesses du peuple.
Les visites font toujours plaisir, si ce n'est en arrivant, du moins en partant.
La vie est une tragédie pour celui qui sent et une comédie pour celui qui pense.
Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs.
Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brièveté.
La politesse fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.
On est prompt à connaître ses plus petits avantages et lent à pénétrer ses défauts.
En amour, il n'y a guère d'autre raison de ne plus s'aimer que de s'être trop aimés.
Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs.
Une femme est aisée à gouverner, pourvu que ce soit un homme qui s'en donne la peine.
Le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touché de très belles choses.
A parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse.
Regretter ce que l'on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que l'on hait.
Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanité.
Les grands hommes n'ont ni aïeuls ni ascendants ; ils composent seuls toute leur race.
Corneille peint les hommes comme ils devraient être; Racine les peint tels qu'ils sont.
Le contraire des bruits qui courent des affaires ou des personnes est souvent la vérité.
Oserais-je dire que le coeur concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?
Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que le sot qui parle.
Une chose folle, et qui découvre bien notre petitesse, c'est l'assujetissement aux modes.
On n'a guère vu jusqu'à présent un chef-d'oeuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs.
Il y a un pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins cachés mais réels.
La sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par les petites choses.
L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune.
La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l'autre misérable.
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre que ceux qui sont nés médiocres.
L'impossibilité où je suis de prouver que Dieu n'existe pas me fait découvrir son existence.
Il semble qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres.
Tous les étrangers ne sont pas des barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés.
Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages.
Les mourants qui parlent de leur testament peuvent s'attendre à être écoutés comme des oracles.
L'on veut faire tout le bonheur, ou si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime.
Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
Comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher.
La vraie grandeur se courbe par bonté vers ses inférieurs et revient sans effort dans son naturel.
Il n'y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu'ils ménagent moins que leur propre vie.
Amas d'épithètes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter.
C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants.
On guérit comme on se console : on n'a pas dans le coeur de quoi toujours pleurer et toujours aimer.
Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.
L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.
Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve.
Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par l'embarras où l'on est de se trouver seuls.
La philosophie, elle nous fait vivre sans une femme ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.
Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde.
L'amour commence par l'amour ; et l'on ne saurait passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible.
Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.
Combien de filles à qui une grande beauté n'a jamais servi qu'à leur faire espérer une grande fortune !
L'on n'aime bien qu'une seule fois, c'est la première ; les amours qui suivent sont moins involontaires.
Ce qui est dans les grands splendeurs, somptuosité, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier.
A quelques-uns l'arrogance tient lieu de grandeur ; l'inhumanité de fermeté ; et la fourberie, d'esprit.
Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.
Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère, avec qui il ne faut jamais se commettre.
S'il est d'ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu ?
Les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits hommes encore plus petits.
Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous.
Quel moyen de comprendre, dans la première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim ?
Rien ne ressemble mieux à une vive amitié, que ces liaisons que l'intérêt de notre amour nous fait cultiver.
Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité des autres.
Il est bon qu'il y ait dans le Monde des biens et des maux : sans cela, on serait désespéré de quitter la vie.
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme : leurs intérêts sont trop différents.
La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c'est de n'écrire point.
Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l'emportent sur elles en amitié.
Les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui.
Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du coeur et idolâtrent les talents du corps et de l'esprit.
Une femme qui n'a qu'un amant croit n'être point coquette ; celle qui a plusieurs amants croit n'être que coquette.
Il est doux de voir ses amis par goût et par estime ; c'est pénible de les cultiver par intérêt : c'est solliciter.
La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d'un grand effort que d'une longue persévérance.
L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns les autres les petits défauts.
S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche, c'est un homme qui est sage.
La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief.
Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent : les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.
On regarde une femme savante comme on le fait d'une belle arme : c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux.
Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler.
La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une naïveté ou un bon mot, et dans celle du sot, une sottise.
Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit.
Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.
Le trop d'attention qu'on met à observer les défauts d'autrui fait qu'on meurt sans avoir eu le temps de connaître les siens.
Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.
Toute confiance est dangereuse si elle n'est pas entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher.
Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres : il veut que la raison gouverne seule, et toujours.
Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez encore moins ; ou si vous parlez beaucoup, dites peu de choses.
Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre ; une femme, au contraire, garde mieux son secret que celui d'autrui.
Il y a d'étranges pères, dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.
Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre. L'un revient à l'autre.
Il n'est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis.
Le devoir des juges est de rendre la justice ; leur métier est de la différer ; quelques-uns savent leur devoir et font leur métier.
L'athéisme n'est point. Les grands esprits qui en sont soupçonnés sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas.
À la cour, il faut hasarder quelquefois et jouer de caprice ! Et après toutes ces rêveries et mesures, on est échec, quelquefois mat.
Celui qui a eu l'expérience d'un grand amour néglige l'amitié ; et celui qui est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait pour l'amour.
Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne intéressée, n'est qu'infidèle : s'il la croit fidèle, elle est perfide.
Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune : ce n'est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le délicat.
Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.
C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de donner : que coûte-t-il d'y ajouter un sourire ?
La science des détails, ou une diligente attention aux moindres besoins de la république, est une partie essentielle au bon gouvernement.
La plupart des femmes n'ont guère de principes ; elles se conduisent par le coeur, et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment.
Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.
Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendance.
Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se trouvent souvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent.
C'est par faiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en venger ; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge pas.
De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du bien.
Ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit : peut-être alors croira-t-on que vous en avez.
Ah ! Combien de testateurs regretteraient en mourant et leur vie et leurs biens, s'ils pouvaient voir après leur mort les figures de leurs héritiers.
C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.
Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde.
Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.
Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se presser ; il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par la patience.
L'on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler ; maxime usée et triviale que tout le monde sait, et que tout le monde ne pratique pas.
Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort : ce n'est pas nous qu'ils attaquent, c'est le fantôme de leur imagination.
L'avare dépense plus mort en un seul jour, qu'il ne faisait vivant en cinq années ; et son héritier plus en dix mois, qu'il n'a su faire lui-même en toute sa vie.
Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-même ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré.
La critique souvent n'est pas une science ; c'est un métier, où il faut plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de génie.
Le regret qu'ont les hommes du mauvais emploi du temps qu'ils ont déjà vécu ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage.
Il arrive quelquefois qu'une femme cache à un homme toute la passion qu'elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu'il ne sent pas.
L'on dit à la Cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première, afin qu'il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu'il en dise de nous.
Les choses les plus souhaitées n'arrivent point ; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir.
Quand on a assez fait auprès de certaines personnes pour avoir dû se les acquérir, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire.
Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix et à la force des poumons.
Etre avec des gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux tout est égal.
Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu.
Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur.
C'est le rôle d'un sot d'être importun : un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie ; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part.
Il y a de certaines gens qui veulent si ardemment et si déterminément une certaine chose que de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce qu'il faut faire pour la manquer.
Telle est la nature des choses que l'abus est très souvent préférable à la correction, ou, du moins, que le bien qui est établi est toujours préférable au mieux qui ne l'est pas.